16 avril 2026

Têtes dans le sable : Les investisseurs et l’effet autruche dans l’investissement climatique


Sur le marché actuel, de nombreux investisseurs (gestionnaires de portefeuille, investisseurs institutionnels) se considèrent comme des investisseurs responsables ou durables. À première vue, on pourrait se réjouir que l’organisation des Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) compte plus de 5 200 signataires représentant 139 600 milliards de dollars d’actifs sous gestion en 2025. Pourtant, on pourrait se méprendre et croire que les grands enjeux qui nous affectent – ​​tels que le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et divers problèmes sociaux – sont réellement pris en compte par les investisseurs.

Si l’on examine le monde sous l’angle scientifique, le constat des solutions apportées aux grands enjeux mondiaux serait fort décevant. Prenons l’exemple du changement climatique : les combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) sont les principaux responsables du changement climatique, représentant environ 70 % des émissions mondiales totales de gaz à effet de serre (GES). En incluant la production, le raffinage et le transport, les activités liées au pétrole contribuent de manière significative à près de 80 % des émissions totales de GES provenant des combustibles fossiles. La demande mondiale de pétrole a continué d’augmenter en 2025, la consommation ayant progressé d’environ 1.1 million de barils par jour (Mb/j). Malgré un ralentissement de la croissance par rapport aux années précédentes, la demande totale en 2025 a frôlé le niveau record de 105 millions de barils par jour.

L’investissement ESG permet-il de lutter efficacement contre le changement climatique ? Si l’on observe l’évolution du niveau des émissions de GES dans le monde ces dernières années, la réponse est clairement NON.

L’investissement à impact social permet-il de lutter efficacement contre le changement climatique ? Cet article démontre que la réponse est clairement OUI. Dès lors, cette approche devrait s’appliquer à toutes les classes d’actifs, et non pas seulement aux marchés privés, comme le pensent à tort de nombreux investisseurs à impact.

L’investissement ESG (Environnemental, Social et Gouvernance) vise généralement à intégrer les risques ESG aux décisions d’investissement traditionnelles. Son objectif est souvent d’améliorer la gestion des risques et la performance financière à long terme en évaluant les entreprises selon des critères ESG. Concrètement, les stratégies ESG investissent généralement dans des sociétés cotées et appliquent des systèmes de sélection ou de notation pour identifier les entreprises présentant des profils ESG relativement solides. Cependant, ces portefeuilles finissent souvent par contenir les mêmes entreprises que celles présentes dans les fonds indiciels classiques, notamment de grandes entreprises technologiques, des banques, et même certaines entreprises énergétiques ayant mis en place des plans de transition. Ces portefeuilles affichent généralement une empreinte carbone inférieure à celle de leurs indices de référence respectifs afin de rassurer les investisseurs. Or, une faible empreinte carbone n’indique en rien que le portefeuille prenne en compte le changement climatique ou la transition énergétique. De toute évidence, ces portefeuilles d’actions ne s’attaquent pas au changement climatique ; ils contournent simplement le problème.

L’une des principales critiques adressées à l’investissement ESG est qu’il tend à optimiser les portefeuilles plutôt qu’à contribuer à un changement concret. De plus, les notations ESG peuvent varier considérablement d’un organisme à l’autre, ce qui soulève des questions quant à leur fiabilité et à la performance environnementale réelle des entreprises les mieux notées. L’investissement ESG peut modifier la composition des portefeuilles des investisseurs. Cependant, cela n’a pas nécessairement d’incidence sur le niveau des émissions mondiales ni sur le rythme de la décarbonation.

L’investissement d’impact L’investissement à impact adopte une approche différente en visant explicitement à générer des résultats environnementaux ou sociaux positifs et mesurables, parallèlement aux rendements financiers. Dans le contexte du changement climatique, les investisseurs à impact allouent intentionnellement des capitaux à des entreprises, des technologies ou des projets contribuant à l’atténuation du changement climatique ou à l’adaptation à celui-ci. Il peut s’agir d’entreprises développant des infrastructures d’énergies renouvelables, des technologies d’efficacité énergétique, des solutions d’électrification ou des systèmes de captage du carbone. Les investisseurs mesurent et communiquent généralement des indicateurs d’impact, tels que les émissions de gaz à effet de serre évitées ou la capacité de production d’énergie propre déployée. Grâce à cette intentionnalité et à cette mesure, l’investissement à impact a une influence plus directe sur les résultats climatiques concrets que les stratégies ESG traditionnelles. Des organisations telles que le Global Impact Investing Network et Impact Frontier ont élaboré des cadres qui mettent l’accent sur les résultats mesurables, l’intention des entreprises et des investisseurs, et la transparence dans le reporting d’impact.

Plus précisément, en matière d’actions cotées, une stratégie de portefeuille axée sur l’impact climatique commence par identifier les secteurs les plus critiques pour la transition énergétique, plutôt que de partir d’un indice boursier et de construire des portefeuilles autour de celui-ci. Les entreprises proposant des solutions en matière d’électrification, d’efficacité énergétique, d’infrastructures de réseau et de procédés industriels bas carbone peuvent être identifiées dans différents secteurs. Au sein de ces secteurs, les investisseurs peuvent repérer les entreprises les plus performantes dont la croissance est directement liée à la mise en œuvre de solutions climatiques concrètes. On peut les qualifier de « catalyseurs ». Ces entreprises bénéficient structurellement de la transition et peuvent générer des rendements compétitifs à long terme précisément parce qu’elles résolvent des problèmes concrets. Cette approche d’investissement permet d’orienter les capitaux vers des catalyseurs de transition sous-évalués, plutôt que vers des entreprises médiatisées et omniprésentes. Grâce à une analyse fondamentale et à un engagement actif, les investisseurs peuvent soutenir les entreprises qui contribuent significativement à la décarbonation tout en saisissant des opportunités sous-évaluées sur le marché.

Sur les marchés actions, cette approche d’investissement présente l’avantage d’être axée sur le long terme, de s’attaquer aux grands enjeux et d’être en phase avec les mutations fondamentales que connaissent les économies mondiales. Par exemple, l’intelligence artificielle (IA), dont tout le monde parle actuellement, va se développer dans notre vie professionnelle et personnelle et ne régressera ni ne disparaîtra. Ce véritable raz-de-marée d’IA que nous subissons tous exige des progrès considérables en matière d’efficacité énergétique, de refroidissement des centres de données, de réseaux électriques intelligents et de production d’énergie nouvelle. De nombreuses entreprises travaillant sur ces solutions connaissent une croissance accélérée de leur chiffre d’affaires, une amélioration de leurs marges opérationnelles et une forte performance de leurs actions. Les portefeuilles d’investisseurs axés sur des entreprises de qualité et de croissance qui « facilitent » cette transition bénéficient de la forte performance boursière de ces acteurs clés. Les entreprises qui allouent des capitaux à cette transition sont également bien placées pour éviter les écueils liés à la dépendance aux prix des matières premières, comme c’était le cas dans l’ancienne économie.

Un principe fondamental de l’investissement d’impact L’additionnalité signifie que le capital apporté contribue à réaliser des objectifs qui, autrement, ne se seraient pas concrétisés. Certains investisseurs estiment que l’investissement à impact se limite aux marchés privés, où les investisseurs jouent un rôle bien plus important dans les opérations commerciales des entreprises dans lesquelles ils investissent. Cependant, l’engagement des actionnaires auprès des entreprises dans lesquelles ils investissent peut également avoir lieu sur les marchés publics. Grâce à cet engagement, les investisseurs à impact en actions cotées peuvent contribuer de diverses manières à la lutte contre le changement climatique. En demandant aux entreprises des engagements plus fermes en matière de décarbonation, une meilleure transparence sur le changement climatique et des trajectoires de transition plus conformes aux normes de l’Accord de Paris, telles que celles définies par des cadres comme SBTi (Science-Based Targets Initiative), les investisseurs en actions cotées incitent les entreprises à adopter des stratégies permettant d’accélérer la décarbonation de leurs activités. Ces initiatives d’engagement actionnarial, menées principalement par le biais de coalitions d’investisseurs, utilisent l’influence des actionnaires pour faire pression sur les principaux émetteurs afin qu’ils fixent des objectifs d’émissions et fassent évoluer leurs modèles économiques. L’impact positif de ces engagements actionnariaux devrait également être reconnu par la communauté des investisseurs.

En définitive, la distinction entre investissement ESG et investissement à impact révèle une vérité fondamentale : la réallocation de capitaux au sein des systèmes existants ne suffit pas à relever un défi systémique tel que le changement climatique. Si les approches ESG peuvent améliorer la présentation d’un portefeuille et la gestion des risques, elles sont souvent insuffisantes pour impulser une décarbonation concrète. À l’inverse, l’investissement à impact, grâce à une allocation de capitaux ciblée, une attention particulière portée aux leviers de la transition et un engagement actif des actionnaires, offre une voie plus directe et mesurable vers le changement. Pour éviter l’« effet autruche » et s’attaquer véritablement à la crise climatique, les investisseurs doivent dépasser les simples labels de durabilité et adopter des stratégies contribuant activement à la transition. Ce changement est non seulement indispensable d’un point de vue environnemental, mais il représente également une formidable opportunité d’aligner performance financière à long terme et impact concret et significatif.